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Théâtre-forum et accompagnement du changement

3 questions à Nordine Salhi
 
Puissant outil d’accompagnement du changement, le théâtre-forum s’invite dans les organisations, entreprises comme collectivités, pour répondre à des problématiques aussi diverses que l’organisation structurelle, la production, les changements de comportement ou encore les pratiques managériales. Indépendamment de leur place dans l’organisation, les participants deviennent collectivement les acteurs premiers du processus changement et d’évolution de leurs conditions de travail et de leurs actions.
 
Entretien avec Nordine Salhi, comédien-intervenant spécialiste du théâtre-forum.

Chronos : Nordine, vous êtes aujourd’hui comédien-intervenant Théâtre Forum. Comment définiriez-vous cette forme de théâtre participatif ? Pourquoi et comment un éducateur spécialisé dans la protection de l’enfance, comédien et metteur en scène s’approprie-t-il cet outil ?

L’une des images que j’utilise pour décrire le théâtre forum est celle du simulateur de vol. Lors d’une simulation, les pilotes d’avions sont confrontés à différents problèmes mais quand ils sortent du simulateur, quoi qu’il s’y soit passé, ils reviennent à la vie normale. Pour autant, le pilote qui ressort a appris à gérer des situations problématiques. Le théâtre forum, c’est un peu ça. La scène de théâtre est un simulateur, on reproduit des situations insatisfaisantes qui font conflit au quotidien et l’on invite les spectateurs à venir dans l’espace du théâtre, un espace symbolique, pour expérimenter d’autres manières d’agir, d’autres alternatives dans ces situations.

Dans nos interventions, on travaille toujours avec un fil rouge, une problématique exprimée sous la forme « Comment faire pour … ? », par exemple, « comment faire pour déconstruire les stéréotypes de genre ? » qui est le nœud de la situation initiale, la scène de départ. Cette scène que l’on produit est prétexte à un débat où l’on ouvre des possibles grâce au décalage avec la réalité. On invite de fait les gens à entrer dans cette simulation en proposant des alternatives, des hypothèses dont on analyse les ingrédients et ses impacts sur la situation, sur la scène jouée ; les Spect’Acteurs, (en référence à la formule d’Augusto Boal, fondateur de la méthode) jouent leur proposition sur scène et quand ils regagnent leur siège, la vie reprend son cours. Mais dans cet espace-là, ils ont éprouvé, expérimenté des pistes de transformation qu’ils n’avaient peut-être jamais envisagé auparavant.

Le théâtre permet de lever toutes les limites de la vie quotidienne et de débattre, d’explorer la faisabilité des propositions dans la réalité, et c’est ce qui lui confère sa puissance. Dans la vraie vie, les choses sont souvent plus faciles à dire qu’à faire ; là on expérimente in situ, dans le théâtre, les différentes possibilités.

J’ai découvert le théâtre-forum au début de ma formation d’éducateur mais ce n’est que plus tard, lorsque je suis arrivé dans un service de soutien à la parentalité, qui repose sur beaucoup d’entretiens et de discussions, que j’ai voulu passer par le théâtre pour créer une autre modalité d’intervention. Je me suis donc formé pour devenir comédien-intervenant à Arc en ciel Théâtre Ile-de-France (ACTIF).

 

Chronos : Comment créez-vous le cadre nécessaire à ces simulations ? Quel est l’effet produit sur les participants ?

Dans un premier temps, on utilise des jeux coopératifs pour permettre au public de lâcher prise, on crée  des liens et une dynamique conviviale au sein du public et entre le public et les comédiens-intervenants.

La deuxième étape, c’est de protéger les gens. Ce n’est pas la personne qui est exposée sur scène, mais on regarde la proposition jouée par la personne qui vient montrer ce qu’elle pense que le personnage de la scène peut faire dans la situation. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas ce que la personne ferait dans la vraie vie, c’est l’idée, l’hypothèse d’action qu’on va tester par le théâtre et en tirer des conclusions collectivement, comme des chercheurs dans un laboratoire. Toutes les paroles se valent, sans jugement et la diversité des points de vue, les contradictions sont valorisées, car on considère que cela fait évoluer la problématique.

Lorsque l’on crée une scène de théâtre forum pour travailler sur une problématique, les mécanismes mis en place pour produire du décalage avec la réalité permettent de “sociologiser” cette problématique, de la rendre plus universelle et de créer de la distance vis-à-vis des participants. Notre rôle est de faire émerger ces questionnements, cette exploration, dans le public et de voir où sont les propositions qui pourraient être exploitées dans le cadre du forum.

Dans le théâtre forum, la scène a un effet miroir, elle permet une conscientisation de ce qui est vécu. Un jour, quand j’étais éducateur, lors d’un atelier de théâtre, une mère a pris conscience qu’elle délaissait un de ses enfants et consacrait toute son énergie à son autre enfant handicapé. Sur scène, ce n’était pas du tout la même situation, c’était deux jumeaux dont un accaparait l’attention des parents, mais elle a vu concrètement dans la scène une mère accaparée par un enfant et elle a vu la solitude de l'autre enfant. Elle s’est vue en miroir et  a pris conscience de ce que vivait son autre enfant. Pourtant les éducateurs travaillaient ce problème avec elle depuis un moment mais elle n’arrivait pas à le voir.

Une des caractéristiques du théâtre forum est aussi, de montrer plusieurs vérités, plusieurs aspects de la réalité, de travailler sur les différentes perceptions. Ça me fait penser à l’histoire des aveugles et de l’éléphant. Quatre personnes aveugles veulent découvrir ce qu’est un éléphant. Le premier approche de l’animal,  touche la trompe et dit que ça ressemble à un serpent. Le deuxième touche le ventre et dit que c’est grand et large, comme un rocher. Le troisième touche la patte et dit que ça ressemble à un arbre. Et le quatrième attrape la queue de l’éléphant et dit aux autres que c’est comme une corde ! Ces quatre personnes ont des points de vue différents, leur perception leur donne accès à une vérité, mais qui reste limitée. C’est en mutualisant les points de vue, en les apposant  plutôt qu’en les opposant qu’on se rapproche au plus près de la réalité. C’est de l’intelligence collective.

Chronos : Aujourd’hui vous intervenez dans un cadre psychosocial, tant en entreprise qu’en institution. Comment se déroulent ces interventions ? Quelles en sont les thématiques ?

On intervient à la demande des services RH, de la direction, de consultants qui travaillent dans les entreprises, sur des sujets très divers : la dynamique d’équipe, le management, comment faire un feedback, la prestation de service, la productivité… D’autres interventions sont pour la prévention contre le harcèlement, l’égalité hommes-femmes, les discriminations, les risques psycho-sociaux. Mais les interventions dans les structures sont soumises à deux conditions : il ne s’agit pas de délivrer un message et le commanditaire doit être prêt à ce que la parole soit libérée et à ce que des choses émergent. On ne censure pas.

Par exemple, on a travaillé sur la question de la sécurité dans une entreprise de fourniture d’énergie. Le commanditaire soulevait le fait que les techniciens, lorsqu’ils sont en mission, n’utilisaient pas toujours leur matériel, ni le périmètre de sécurité pour se protéger etc. Notre objectif dans ce cadre est de questionner les techniciens : « Quels sont les freins à votre sécurité ? Où sont les empêchements, montrez-nous, faisons une scène et on va en débattre ». Il s’est avéré que les temps d’intervention des techniciens étaient trop courts pour qu’ils puissent déployer les dispositifs de sécurité. Leur témoignage a ainsi permis de mettre en lumière les raisons qui empêchent la mise en place des mesures de sécurité, les freins. Et on travaille dans un deuxième temps sur les contraintes managériales vis-à-vis des plannings, le rapport aux clients, la réactivité du service, les valeurs dominantes des professionnels, pour intégrer la vision des différentes parties prenantes.

En revanche, on ne traite pas les situations de crise, les situations où il y a trop de souffrance. Dans ces cas-là, le théâtre forum, en tout cas seul, n’est pas adapté, il faut l’intégrer dans un accompagnement par des consultants, une intervention sur le long terme.

Certaines de nos interventions se transforment en véritables démarches de transformation ; à l’issue des ateliers, toutes les propositions sont listées et retravaillées sous forme de plans d’actions par les consultants qui créent ensuite des groupes de travail pour étudier l’applicabilité de ces alternatives.

 

Pour en savoir plus sur les ateliers proposés par Nordine Salhi, rendez-vous sur le site de sa compagnie Bagan-bagaN :  http://www.baganbagan-theatreforum.fr/ 

Retrouvez également l’entretien avec Claire Huberson, cheffe de projet Accompagnement du changement : https://www.groupechronos.org/general/mettre-en-scene-pour-mieux-accompagner-le-changement

Et sur l’association Arc-En-Ciel Théâtre Ile-de-France : https://www.arcencieltheatre.org/

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